Freinet (suite)

III- Concrètement, dans la pratique

Au départ, Freinet fait la classe à des élèves qu’il dit « non passionnés, passifs.» Ce qu’ils lisaient ou comptaient ne signifiait rien pour eux. Selon lui, l'enfant apprend par tâtonnement expérimental[]. « Il s’agit de laisser les enfants émettre leurs propres hypothèses, faire leurs propres découvertes, éventuellement constater et admettre leurs échecs mais aussi parvenir à de belles réussites dont ils peuvent se sentir les vrais auteurs. Les résultats sont alors une motivation très forte, une implication immédiate de chaque enfant, qui acquiert ainsi confiance en lui et en ses possibilités de progresser par lui-même. L’intérêt réside aussi dans le fait qu’il est inutile d’apprendre par cœur quelque chose que l’on a découvert par le tâtonnement expérimental ; on s’en souvient sans effort. Il est important de préciser la part de l’enseignant dans ce qui n’est que du tâtonnement. Le rôle de l’instituteur est de transformer cela en foisonnement organisé. Il suffit de beaucoup d’écoute et de quelques interventions au bon moment, soit pour donner un petit coup de pouce à une idée intéressante émise par un élève et qui ouvre des portes sur la compréhension du phénomène observé, soit, mais le plus rarement possible, pour proposer un changement de cap si la recherche ou la discussion s’enlisent ou partent dans une direction vraiment stérile, soit pour indiquer des pistes documentaires pour poursuivre la recherche ou valider des intuitions ; dictionnaire, livre, Internet. Le tâtonnement expérimental peut-être utilisé en sciences, mais aussi en histoire, en géographie, et même pour l’apprentissage de la lecture ou du calcul. »

1- La transformation des apprentissages

·         La lecture

Selon Freinet, lire c’est chercher le sens. Il convient donc d’utiliser, dans l’apprentissage de la lecture, cette propriété naturelle de la perception : c’est la base de la "lecture globale", apprentissage qui va des mots, perçus et reconnus globalement, aux syllabes, produits de la décomposition des mots par reconnaissance des similitudes, et enfin aux sons découverts de la même façon analytique. A partir de là peut s’opérer la composition de mots nouveaux et l’écriture. Ainsi se définit une méthode analytique-synthétique que Freinet découvre. L’accès au texte écrit doit être d’abord une quête du sens. Suivant en cela les intuitions de Rousseau, Freinet pense que le texte est d’abord le produit d’une volonté de communiquer. En ce sens, la lecture est inséparable de l’écriture, mais de l’écriture de mots et de phrases signifiantes et non de sons abstraits. C’est la raison pour laquelle il va utiliser la méthode du texte libre, ou expression orale libre. Les enfants racontent, le maître écrit en termes simples le récit de l’élève. On "lit" au tableau ce récit, on le copie, on en tire des fiches que l’on stocke et qu’on utilisera pour composer d’autres récits. On les utilisera également pour les grouper par ressemblance phonique, par exemple les mots où l’on entend "ra" ou "li". Cette décomposition ne sera pas provoquée de façon artificielle. Elle viendra au moment où l’enfant en fera la découverte et en aura besoin. Petit à petit les élèves imprimeront leurs textes eux-mêmes. L’impression des textes par l’équipe compétente et, très vite, par l’auteur lui-même.

Selon Freinet lire c’est aller chercher le texte dont on a besoin (pour se distraire ou bien s’instruire) et non lire de façon répétitive et dirigée des morceaux choisis par le maître.

Pour cela il met en place en 1932 la Bibliothèque de Travail qui est constituée de multiples brochures documentaires à disposition des élèves.

 

·         Ecriture et expression écrite

Le recours à l’imprimerie comme moyen pédagogique de communication fut certainement le point fort de l’innovation en matière de langue. Ce n’est probablement pas un hasard si ce moyen fut inventé par Freinet, militant prolétarien. La presse et les "ateliers de labeur" ont été, dans les débuts des luttes ouvrières, le travail noble par excellence. L’imprimerie est un travail de la main par lequel la pensée se concrétise et se diffuse. Mais c’est aussi le lieu où se concentre et, en quelque sorte, se sacralise, la correction de la langue. On n’imprime pas n’importe comment. Aujourd’hui même, l’imprimerie est peut-être le seul lieu où le respect de l’orthographe et de la ponctuation a trouvé refuge. Vouloir imprimer, c’est vouloir communiquer en grand.

Imprimer c’est, analyser le langage, lettre par lettre, et observer l’orthographe. Un texte est librement rédigé à la maison, à l’école individuellement ou en groupe puis il est choisi par la classe pour être imprimé. Il est exploité grammaticalement et les questions ou problèmes qu’il soulève donnent naissance à des travaux d’atelier, de recherches, d’expériences ainsi que de débats. Imprimer, illustrer et diffuser  son « œuvre » est très motivant pour les élèves qui se sentent alors reconnus.

Les fautes ne sont plus des erreurs sanctionnées par le seul maître. Elles sont des obstacles à la communication publique. Les élèves mettront donc un point d’honneur à les éviter. Les règles d’orthographe et de grammaire, dans la mesure où elles permettent de les comprendre, deviennent des nécessités fonctionnelles. Le passage à la casse et à la presse inscrira dans le concret la division du travail et de la coopération.

En ce qui concerne l’orthographe ou la grammaire, les élèves doivent se servir dans la mesure du possible de dictionnaires ou de manuels. Le maître en profite parfois pour leur expliquer une règle mais ceci se fait si besoin il y a et non sous forme de leçons découlant d’une progression théorique et abstraite.

 

  • Le calcul

L’enseignement classique du calcul à l’école élémentaire et, plus encore, des mathématiques dans l’enseignement secondaire, est un univers purement abstrait et formel. C’est la raison pour laquelle la plupart des élèves ne voient dans cet enseignement qu’un jeu artificiel auquel ils ne comprennent rien. Freinet a voulu que l’apprentissage des mathématiques prenne sa source dans les besoins réels de la vie. Mais cet enseignement exigeait, pour pouvoir s’enraciner, des activités concrètes de fabrication, de culture, d’élevage, de commercialisation: mesures de longueur, de volumes, pesées, problèmes posés par l’alimentation des lapins, des poules, achat de semences, vente de produits récoltés ou de la cueillette, autant d’occasions de "faire du calcul vivant". Et certes, ici comme dans l’apprentissage de la langue, il convenait d’apprendre les règles de calcul et de raisonnement. Mais, dans ces conditions nouvelles, ces règles ne tombaient pas "du ciel". Elles étaient perçues comme nécessaires à la résolution du problème pratique.

 

  • Sciences, histoire et géographie

Selon la même inspiration que pour la langue et le calcul, Freinet demande que l’on parte d’observations concrètes faites dans le milieu vivant : l’étude du milieu est encore une fois le point de départ. Mais l’essentiel pour Freinet n’est pas la seule observation ; il y a surtout le besoin de comprendre et le besoin d’agir. La science n’est pas pour lui un corps de doctrine tout fait, à enseigner dogmatiquement, mais un mouvement vers la connaissance objective qu’il convient d’organiser. Le point de départ est l’étonnement et le besoin tout à la fois de faire partager à autrui son étonnement et de chercher une explication.

L’enseignement de l’histoire et de la géographie obéiront aux mêmes principes. Certes, l’objet de l’histoire est éloigné dans le temps. La géographie évoque et situe des terres inaccessibles. Mais l’essentiel demeure la compréhension des constantes : une histoire et une - géographie générales. On partira donc, ici encore, du milieu dont on explorera les vestiges humains et les lieux significatifs. En histoire, on cherchera à reconstruire celle de la localité par la recherche et l’étude des monuments et de vestiges divers, mais aussi par les récits des anciens qu’on ira solliciter, le magnétophone ou le carnet à la main. En géographie, c’est l’étude de la ferme, des usines locales, des voies de communication, du mode d’habitat, de la faune et de la flore…qui seront le point de départ d’une recherche, plus générale, où les réponses seront trouvées dans la lecture des ouvrages de la Bibliothèque de travail, organisée justement à cet usage. Précisons que, pour lui, ces études visent avant tout la connaissance de l’aventure humaine, des peines des hommes et de leur progrès vers une humanité meilleure.

 

  • Enseignement artistique

Freinet propose également aux enfants d’illustrer leurs textes notamment par la gravure sur lino (forme particulière d’imprimerie) ou la peinture de grands tableaux, seul ou en groupe. Certes, il y a un style propre aux productions Freinet telles qu’elles figurent dans L’Art enfantin, publication consacrée à l’art pictural et à la poésie où nous retrouvons beaucoup de couleurs. On a pu dire que ce style, bien typé, était le reflet d’une manipulation inconsciente, sensible aussi dans la liberté d’expressions orale et écrite.

 

2- Ce qui est propre à la pédagogie Freinet

 

Ø « La classe promenade »

C’est d’abord le besoin impérieux, vécu physiquement et psychologiquement, de quitter la salle de classe pour aller chercher la vie dans le riche milieu de la campagne toute proche et de l’artisanat qui s’y pratique encore. La première innovation sera donc celle de la

classe-promenade où l’on va observer le milieu naturel et humain, et dont on rapporte tout objet et trouvailles. En rentrant, les élèves écrivent au tableau le compte rendu de la promenade après de longues discussions à ce sujet. Les textes ainsi produits sont corrigés, enrichis et constitueront le socle des apprentissages élémentaires classiques qui en font eux un instrument direct d’amélioration de la communication.

Pour Freinet, l’étude du milieu ne prend tout son sens que dans l’effort pour agir sur lui et le transformer, de sorte que cette étude se trouvera rapidement amplifiée et enrichie chez lui par deux dimensions complémentaires : d’une part, l’appel aux témoignages individuels apportés en classe par les élèves désireux de faire part à leurs condisciples des événements qui les ont frappés et auxquels ils ont participé : de là le texte libre ; d’autre part, le journal scolaire diffusé dans le milieu familial, et surtout la correspondance inter-scolaire par laquelle on communique à d’autres écoles la substance de ces témoignages individuels, démocratiquement choisis en classe et amendés en commun en vue de leur communication.

 

Ø La pédagogie de groupe

Il adopte la pédagogie de groupe élaborée par Roger Cousinet qui expérimente cette méthode de travail libre par groupe en 1920. Les enfants sont capables d’organisation, d’efforts et de persévérance pour jeux ou activités qui leur plaisent alors pourquoi ne montreraient-ils pas autant d’intérêts pour des travaux choisis et élaborés par eux-mêmes ?

Au lieu d’enseigner, le maître prépare des documents, objets, plantes…et très vite les enfants apportent les objets qui les intéressent et qui ouvrent sur des débats.

Ø Le journal mural

Suite à un voyage en URSS en 1925 il adopte la technique du journal mural. C’est un journal scolaire confectionné par les élèves et constitué de trois colonnes contenant des critiques, félicitations et demandes, affiché chaque semaine.

 

ØCoopérative scolaire (1924)

L'aspect communautaire prend la forme d'une communauté coopérative active, incarnée par la coopérative scolaire gérée par les élèves : achat de disques, location de films, distribution de tâches…L'école Freinet donne un sens encore plus large au mot "coopérative" : « La coopérative, c’est à la fois le bien commun, le lien du groupe, l’outil d’autogestion, le forum, l’école de la démocratie. Les réunions sont hebdomadaires. Au minimum, il s’agit d’un tour de tous les plans de travail. Mais presque chaque semaine, on débat ensuite d’un sujet important pour le moment ou on prend collectivement des décisions qui concernent tout le monde. Décision de participer ou non à un concours, choix de ce qu’on fera pour y participer, sélection de ce qui sera planté ou semé dans le potager, décisions sur des achats, réponse/débat au sujet des questions de la boîte à questions, élaboration ou modification du règlement intérieur, distribution des responsabilités, élections… Comme il y a un (ou une) responsable de la coopérative, élu(e), c’est lui ou elle qui préside les débats, donne la parole, fait le compte-rendu ou attribue cette tâche à un autre enfant. Le rôle de l'instituteur se limite à veiller à ce que tout se passe bien, à prendre des décisions qui ne peuvent être prises par les enfants, à accélérer un peu lorsque le débat s’enlise. »[2]

 

[Ø Coopération entre instituteur

Freinet réalise un bulletin de liaison, il va dans divers colloques, et créé une revue pédagogique (« Le nouvel éducateur », appelé d'abord, en 1932, « L'éducateur prolétarien »). Il favorise un réseau d'écoles se réclamant de sa pédagogie.

 

ØLa boite à questions

Dans une boîte, les élèves inscrivent des questions de tout type auxquelles le maître répondra. Plus tard, cette boîte prendra le nom d'agenda scolaire.

 

ØLa correspondance interscolaire

Les élèves de différentes écoles correspondent entre eux. En effet après chaque « promenade scolaire » ils envoient à leurs correspondants des textes écrits et imprimés par eux-mêmes relatant leurs découvertes et les expériences qu’ils ont vécues. Il leur arrive aussi d’échanger des colis. La correspondance avec une autre classe, plus ou moins éloignée géographiquement, est une ouverture de l'école vers l’extérieur d’une richesse infinie. Cela permet d’abord de motiver l’écriture, la lecture, le dessin. Cela fait découvrir de façon concrète d’autres modes de vie, d’autres contextes géographiques et culturels. Cela créé des attentes, des buts. Les enfants peuvent partager avec leurs correspondants des recherches, des découvertes, des lectures. Il y a aussi un côté affectif puisque la communication se fait de classe à classe mais aussi d’enfant à enfant : chacun a son correspondant. Si l’on arrive à trouver les fonds, cela permet même de voyager puisque chaque enfant est reçu chez son correspondant. »Freinet adopte le cinéma et la radio à but pédagogique dès 1927. La publication de textes et de dessins.

 

ØLe travail libre

Chez Freinet, les élèves élaborent avec le maître un plan général de travail pour la semaine, ainsi qu'un plan de travail individuel ou l'élève inscrit les tâches qu'il veut accomplir. Le travail libre de l'élève est rendu possible par la production d'une bibliothèque de travail, par des fichiers scolaires coopératifs, par des visites, enquêtes... On a donc le plan général, les plans annuels et mensuels, qui sont collectifs, et de plans hebdomadaires et quotidiens, qui sont individuels.

 

ØLes fichiers scolaires coopératifs

Les fichiers scolaires coopératifs comportent des fiches en grammaire, calcul…[]La documentation comprend trois sortes de fiches : les fiches documentaires donnant des indications précises, les fiches mères contenant l'indication des notions à acquérir, les fiches d'exercices renfermant des séries de problèmes et exercices divers et gradués pour le travail individuel. Il se compose de fiches contenant des textes sur les sujets les plus divers. Sur ce plan, le travail est organisé d'une manière coopérative. Freinet s'oppose au manuel scolaire : « Le manuel fatigue nécessairement par sa monotonie. Il est fait pour des enfants par des adultes. Il est un moyen d'abrutissement. Il continue à inculquer l'idolâtrie de l'écriture imprimée. Il asservit aussi les maîtres en les habituant à distribuer uniformément la matière incluse à tous les enfants. On moule déjà l'enfant à la pensée des autres et on tue lentement sa propre pensée. »


[]

ØLa bibliothèque de travail

La Bibliothèque de travail est constituée de brochures documentaires. C’est une encyclopédie enfantine de caractère scientifique et culturel. Au début, un érudit, Alfred Carlier, aide à la confection des brochures. La première a pour titre ; « Chariots et carrosses. » En 1988, le millième numéro de la série « Bibliothèque de travail » a été édité.

 

ØLes fiches autocorrectives

L’évaluation, constamment nécessaire, prend une autre allure. En effet, Freinet innove la technique de l’auto-évaluation sous forme de grilles à remplir toutes les fois que des compétences nouvelles sont acquises. Le programme classique des matières imposées en calcul, orthographe, grammaire, est proposé en compétences plus fines dans lesquelles l’élève s’auto-évalue lui-même dès qu’il a réussi un "brevet". D’où la création et l’usage dans ce processus de "fichiers autocorrectifs" que les élèves utilisent spontanément ou sur le conseil du maître, au vu des difficultés constatées.

 

ØLe jardin scolaire

Freinet recommande à toutes les écoles d’avoir un jardin à proximité qui peut être un support aux travaux proposés aux élèves. « Si l’école possède un jardin, cédez-le aux enfants qui le travailleront eux-mêmes, avec votre aide et vos conseils, sous l’égide et au bénéfice exclusif de leur Coopérative. Sinon, tâchez de vous en procurer un, le moins loin possible de l’école : potager, parterre, fruitier, pépinière, ruches, lapins, oiseaux, poules, chèvres (selon la région, les préférences et les possibilités). »

 

ØTransformation du cadre institutionnel

Célestin Freinet souhaite se mettre à hauteur des élèves et décide donc d’abolir l’estrade. Il aurait également aimé abaisser les fenêtres afin que les enfants puissent profiter de l’extérieur.

Il aménage ensuite sa salle de classe de façon différente mais il conserve un espace central comparable à la salle de classe traditionnelle. Autour de cette salle sont disposés sept ateliers où pourront s’exercer, en équipe, les activités spécifiques. Freinet a détaillé par le menu l’équipement de ces ateliers consacrés au travail manuel (forge et menuiserie), aux activités ménagères, aux activités "commerciales" de la coopérative, à la documentation, à l’expérimentation, à la reproduction (imprimerie, dactylo) et à la création artistique. Ces ateliers d’intérieur sont complétés par le jardin scolaire et les lieux d’élevage. Ce professeur participe également aux jeux dans la cours ou lors de sorties dans les champs.

 

 

IV- L’héritage de Célestin Freinet aujourd’hui

 

1- L'association ICEM – Pédagogie Freinet

 

L'institut coopératif de l'école moderne (ICEM – pédagogie Freinet) est un mouvement pédagogique créé en 1947 par Célestin Freinet. C’est une association Loi 1901 reconnue d'intérêt général, elle est également agréée complémentaire de l’enseignement public par le Ministère de l'Education Nationale et agréée au titre de la jeunesse et de l'éducation populaire par le Ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie Associative.

L'ICEM regroupe aujourd’hui de nombreux enseignants, formateurs et éducateurs autour des principes pédagogiques établis par Célestin Freinet.

 

Leurs activités

Ils effectuent un travail de réflexion et de recherche sur la pédagogie autour de nombreux thèmes (les arts et créations, les mathématiques, le tâtonnement expérimental, le français, les Droits de l’enfant, l’école maternelle, le second degré, l’enseignement spécialisé, les équipes pédagogiques …). Les praticiens se retrouvent dans des groupes départementaux ou  des groupes de recherche pédagogique et le résultat de leurs recherches est publié dans diverses revues pédagogiques s'adressant aux enseignants telles que « Le Nouvel Éducateur » et « Créations ».

Ils poursuivent également un travail de formation. L'ICEM est présent dans les instituts de formation tels que les IUFM ou les sciences de l'éducation. Il organise également des formations nationales (Fédération de stages d’automne, stages régionaux et départementaux) et des rencontres (Congrès bisannuel, salons des apprentissages…).

Une autre partie de leur activité est consacrée à la création d'outils pour la classe (livrets de lecture, fichiers de travail individualisés auto-correctifs, fichiers pédagogiques par champ disciplinaire...). Ces outils sont élaborés par des équipes coopératives d’enseignants et en interaction permanente avec les classes pour propositions, lecture critique et relecture, écriture et réécriture, par les élèves et leur enseignant.

Pour finir, ils constituent un réseau Freinet en recensant toutes les écoles, publique ou privées, appliquant cette pédagogie au sein de leur classe.

Il existe aujourd'hui en France des dizaines d'écoles maternelles et primaires (publiques ou privées) se revendiquant de la pédagogie Freinet, ce qui représente des centaines de classes. En 2001, on recensait des équipes pédagogiques Freinet dans 25 écoles à travers la France.

L'une d'elle a plus particulièrement retenu notre attention car elle a fait l'objet d'une longue étude sur plusieurs années pour observer les effets d'une pédagogie Freinet sur un milieu populaire.

 

2-L'école Freinet en milieu populaire

 

2-1 Présentation générale.

 

Entre 2001 et 2006, le groupe scolaire Concorde, composé de l'école maternelle Anne Frank et de l'école élémentaire Hélène Boucher, situé dans le réseau d'éducation prioritaire de Mons-en-Barœul, a vu son équipe enseignante entièrement renouvelée. Après négociations avec les autorités académiques, une nouvelle équipe issue de l'ICEM s’installe : tous ses membres sont des militants de la pédagogie Freinet. Une équipe de chercheurs (sociologues, psychologues, psychopédagogues, didacticiens) a suivi l’expérience en temps réel, décrivant les modalités observées sur la période 2001/2006.

Cette expérience est une première, elle permet de suivre l'application d'une pédagogie Freinet sur un groupe scolaire entier, de la maternelle au CM2 dans un quartier de la banlieue lilloise dont les habitants sont confrontés à des conditions de vie très précaires. La mise en place de ce projet est due à deux facteurs :

Ø  La volonté de l'inspecteur de circonscription de « remonter » le groupe scolaire. En effet, le groupe scolaire dont il est question souffrait d’une mauvaise réputation : incivilités et résultats plus faibles que ceux d’autres écoles proches. Cela entraînait une fuite de population et des risques de fermeture de classes.

Ø  La volonté des membres de la régionale de l'ICEM de pouvoir travailler ensemble et de mettre en œuvre leurs principes pédagogiques sur l’intégralité d’un groupe scolaire afin d'en voir les effets.

Ø  La recherche dans cette expérience s'articule autour de 4 questions principales :

·         Décrire précisément les fonctionnements pédagogiques mis en place « effectivement ».

·         Analyser les effets générés.

·         Évaluer la possible transférabilité de ce qui a été instauré et parait susceptible d’engendrer des effets positifs.

·         Constater les relations entre pratiques pédagogiques et effets.

 

Nous allons maintenant voir quels sont les principes de fonctionnement qui régissent l'école Freinet de  Mons-en-Barœul afin de mieux comprendre le mode de travail mis en place lors de cette expérience.

 

                  2-2 Principes de fonctionnement mis en place.

 

Afin de mieux comprendre le fonctionnement de l'école Freinet de Mons-en-Barœul, nous allons exposer dans cette partie les principes réalisés effectivement sur le terrain durant l'expérience. Ils sont organisés autour de 3 axes principaux: l'école comme institution, les élèves et les apprentissages, la part du maître.

 

Ø  L'école comme institution

L'école est ici centrée sur les apprentissages, les élèves y viennent pour travailler. L'ambiance y est studieuse et il y a peu de place pour le jeu, le rire et les moments de détentes. Les temps de loisirs sont structurés et définis (récréations, fête, atelier du soir...). Les règles et sanctions mis en places sont souvent liées à ce qui nuit aux apprentissages.

L'école est constituée comme une « micro-société » où les élèves et les maitres sont les citoyens. Ils élaborent leurs propres lois et règlements au sein de conseils de classes et d'écoles. Cette « micro-société » privilégie les notions d'entraide et de coopération et se base sur des principes démocratiques: les élèves sont égaux, ils ont des droits et des devoirs qui peuvent se perdre et se récupérer. Les règles sont votées et testées avant d'être adoptées, elles sont ensuite largement affichées afin que nul ne les ignore. Elles s'appliquent aussi bien aux maitres qu'aux élèves. De nombreux outils sont instaurés afin de préserver les expériences vécues: cahier de classe, affichage, archivage... Leurs but est de constituer un patrimoine, une culture commune dans laquelle chaque élève pourra s'inscrire et se reconnaître.

Malgré cela, l'école ne vit pas en autarcie. Les familles y sont largement associées: elles sont accueillies lors des fêtes, des conférences, et sollicitées pour les ateliers du soir. Des cahiers de liaison et des affichages fréquents leur permettent de rester informées.

 

Ø  Les élèves et les apprentissages

Les apprentissages étant centraux dans ce type de pédagogie, tout est mis en œuvre pour instaurer un milieu favorable aux apprentissages. Cela se traduit par une remise en cause permanente des modes de fonctionnement, cette dynamique permet de mieux faire face aux difficultés et aux échecs des élèves. Les cas particulièrement complexes peuvent faire l'objet de dérogations aux règles établies afin qu'aucun élève ne soit laissé de coté.

En parallèle de cette dynamique, chaque élève est à construire comme sujet apprenant. Un des principes important pour y parvenir est de maintenir une continuité entre le milieu familial et le milieu scolaire et de restituer le statut d'« enfant » aux élèves ayant de fortes responsabilités au sein de leur famille, parfois lourdes à porter. L'élève apprend en questionnant et en faisant, l'accent est mis sur des travaux de recherche, des projets, des conférences où le maitre n'apporte pas de réponses à des questions non posées. L'élève endosse tour à tour le rôle de chercheur, de créateur, de conférencier, d'auditeur...

Pour finir, le climat doit favoriser la créativité de l'élève en partant du principe qu'il existe plusieurs solutions à un même problème (même en mathématiques). Pour cela, les arts, les discussions critiques et la réflexion sont valorisés.

 

Ø  La part du maitre

Dans ce contexte, il est évident que la place du maitre est fondamentale et il se doit d'endosser le rôle d'adulte modèle. Le maitre est le garant des apprentissages, de la sécurité et du respect des règles établies collectivement. Néanmoins, rien ne doit rester figé puisque ses différentes fonctions peuvent être paradoxales: il devra peut être contourner certaines règles établies afin de garantir leur respect. Sa remise en question est, malgré cela, possible par les élèves et ses pairs lors des conseils de classe, d'école et des maitres.

Partant du principe que c'est l'enfant seul qui apprend, le maitre est ici perçu comme une aide. Il est là pour aider l'élève sans se substituer à sa pensée, en identifiant les cheminements individuels et en stimulant les prises de parole individuelles et échanges collectifs.  

 

2-3 La pédagogie face aux difficultés.

 

Sur les 89 élèves accueillis à l'école élémentaire de  Mons-en-Barœul à la rentrée 2001:

-        45% des chefs de familles sont sans activité professionnelle, 31,5% sont ouvriers et 10% employés.

-        11,2% sont étrangers (en particulier de nationalité marocaine, portugaise ou turque).

Les familles fréquentant l'établissement sont donc majoritairement exclues du marché du travail et de faible hétérogénéité sociale. Les mauvais résultats scolaires contribuent à construire une mauvaise image de l'école de  Mons-en-Barœul, entrainant une fuite de populations plus aisées. Tout ceci engendre une augmentation des enfants en souffrance et des violences scolaires.

 

èÉvolution de la violence :

En tout début d'année, la tension est perçue comme palpable par les enseignants. Les situations dégénèrent facilement, les coups sont fréquents et ce à la moindre occasion. « Le moindre crayon qui tombe, la moindre phrase mal dite, le moindre événement en fait que moi, je relèverais pas et que les élèves à C.(école ou l'enseignante exerçait précédemment) ne relevait pas, par exemple est un sujet pour faire tout exploser, c'est très sensible, ça s'atténue mais c'était très, très fort en début d'année. » (Enseignante de CE2).

Le changement est perçu par les adultes (enseignants et parents) au bout de 3 semaines: moins de coups et une tension moins pesante. A la fin de la première année, l'ambiance a changé du tout au tout. Mais malgré cette perception des adultes, on observe une augmentation du taux de victimation à l'école H.B. A la question : « Cette année, dans ton école, quelqu'un a-t-il été violent avec toi ? (élève ou grande personne) » on obtient ces résultats :

 

Victimation

Année 1

Année 2

Année 3

souvent

6,1

13,7

23,1

parfois

10,8

21,9

18,3

jamais

58,5

38,4

41,5

NR/NSP

24,6

26

17,1

Total

100

100

100

 

On note une augmentation significative des élèves ayant « parfois » ou « souvent » été victimes de violences de la 1ère à la 3ème année. En terme de violence, l'école H.B. ne se distingue pas des autres écoles élémentaires du département du Nord et affiche même de moins bons résultats que d'autres école situées dans le même REP

Ce phénomène s'explique en réalité par l'évolution des représentations qu'ont les élèves de la violence tant dans sa place que dans le contenu qu'elle recouvre. Ainsi, la 1ère année, les élèves se plaignent de la violence qu'ils ont pu subir de la part de leurs pairs, mais au fur et à mesure, les critiques vont se poser sur les comportements qui perturbent le travail (le bavardage par exemple). Le champ des faits que les élèves vont qualifier de violences va s'étendre, ils vont parler de « violence verbale » ou « violence sur le ballon » et ne plus parler seulement de violence en terme de coup et de bagarre. Il n'y donc pas plus de brutalité, mais un seuil de tolérance qui diminue.

Cette évolution des représentations peut être expliquée par la constitution d'un nouvel espace de normes et par la construction de nouvelles compétences sociales chez les élèves pour leur permettre d'habiter cet espace. C'est dans ce but que certains outils sont mis en place :

Ø  Le règlement intérieur : en moyenne, six fois plus long que dans les autres écoles du département. Il contient un règlement de la cours changeant tous les ans et un règlement pour chaque classe.

Ø  Les conseils d'élèves, où sont établies les règles de vie, qui peuvent être débattues, modifiées ou supprimées.

 

Les difficultés scolaires :

La pédagogie Freinet pratiquée à l'école H.B va permettre de lutter contre les difficultés scolaires rencontrées par certains élèves qui ne relèvent pas de la norme par leur réussite, leur appartenance socio-culturelle ou leur culture scolaire. Ainsi, le fonctionnement de la classe va s'orienter autour de plusieurs principes :

Ø  L'élève en difficulté n'est pas au centre d'un dispositif orienté vers lui.

Ø  L'élève existe en tant que sujet reconnu et respecté, pouvant développer ses compétences propres, il est libre de présenter des choses de sa vie personnelle.

Ø  L'enseignant, n'ayant pas le monopole des relations qui se jouent à l'intérieur de sa classe, et visant à développer l'autonomie chez ses élèves, a à sa disposition une palette possible de mode relationnels aux élèves.

Ø  Certaines manières répétées d'interdire ou d'imposer des comportements contraignants, qu'il s'agisse des interdictions de bouger sur sa chaise, de se déplacer dans la classe, de suivre le rythme de tous, peuvent provoquer chez l'enfant des manifestations sous forme de symptômes qui peuvent être néfastes sur les apprentissages. Ainsi, à l'école H.B., l'élève n'est pas figé à sa place au moment ou il travaille, il a la possibilité de se déplacer s’il est autonome, l'autonomie étant considéré comme une compétence importante à posséder. De la même façon, le temps n'est pas figé, l'élève n'est pas obligé d'attendre les autres grâce aux plans de travail.

A l'école H.B., les souffrances personnelles des élèves ne sont pas rendues publiques par le maitre, l'enfant reste propriétaire de ce qui lui appartient. Il peut en parler, quand il veut, comme il veut et il peut s'opposer à ce que cela soit rendu public. Ceci afin de prévenir que ces souffrances engendrent des phénomènes de stigmatisation et d'humiliation publique que l'on peut rencontrer dans d'autres environnements scolaires.

 

L'enfant en souffrance est souvent fixé à un seul modèle de relation aux autres, qui est immuable car fortement intériorisé. Tout se passe comme s’il avait le sentiment qui s’il s'écarte de ce modèle, il disparaît. Ainsi, la pédagogie Freinet instaure une pluralité de modalités de relation. L'enfant est amené à changer de rôle. Lors de présentations de textes, il est tour à tour questionneur et questionné. Dans les préparations de travaux, il est appelé à changer de partenaire (il ne s'agit pas de groupe fixe). Le maitre aussi change de rôle, il est tantôt l'égal des élèves dans les discussions et les prises de parole, tantôt le gardien de la loi votée par tous, tantôt celui qui transmet le savoir, tantôt celui qui écoute ce qu'apporte l'élève. Chacun vit une alternance de positions dans la réalité. De cette manière, l'enfant est amené à se désolidariser d'un seul type de relation à l'autre.

 

 

Conclusion : l'entrée en sixième.

           

La question qui se pose à propos de cette pédagogie est la suivante : n'est elle pas qu'un cocon agréable le temps que dure l'école primaire ? Et son système de fonctionnement ne va t il mettre en péril l'avenir de l'élève ?

Durant la classe de sixième, il s'est avéré que les élèves de l'école Freinet faisaient preuve d'une bonne capacité à analyser, notamment les facteurs qui mènent à la réussite, à comparer et à justifier les éléments observés, et cela, quelque soit leur niveau scolaire. Ils ont pu expérimenter ces capacités durant leur primaire et ont pu constater les atouts de ce regard réflexif. Ceci réduisant la part d'inconnu et d'incertitude sur le jugement à venir. Les élèves Freinet sont donc mieux parés à l'avenir et moins prisonniers du passé.